Travelling Avant

21 octobre 2007

FNC 2007 : 4 mois, 3 semaines et 2 jours

Filed under: Cinéma roumain, Drame, Festival du nouveau cinéma 2007 — Marc-André @ 12:37
4 mois, 3 semaines et 2 jours

4 mois, 3 semaines et 2 jours

Voilà longtemps qu’une Palme d’or cannoise n’avait proposé une pareille révélation et récompensé une oeuvre aussi audacieuse – on doit peut-être remonter jusqu’à  Rosetta, des frères Dardenne, en 1999, pour retrouver une telle découverte en forme de secousse sismique.

4 mois, 3 semaines et 2 jours est un électrochoc hyperréaliste filmé de main de maître. Une oeuvre terriblement implacable et sans concession, portée par une mise en scène exceptionnelle et de remarquables performances d’acteurs, qui nous cloue à notre siège et qui nous laisse accablé, au terme d’une plongée éprouvante dans la Roumanie de Ceaucescu, deux ans avant la chute du régime, en 1987.

Solidement ancré dans la réalité quotidienne sous le totalitarisme communiste de la fin des années quatre-vingt, qu’il évoque au moyen de petits détails insignifiants mais fort révélateurs (le marché noir, les incessants contrôles d’identité, l’atmosphère de suspicion et de questionnements permanents), le récit de Cristian Mungiu tient pourtant le contexte politique et historique à distance pour aborder le sujet délicat de l’avortement, une pratique illégale en Roumanie à l’époque – et donc éminemment périlleuse.

Concentré en une journée qui prendra la forme d’un véritable voyage cauchemardesque au bout de la nuit, le scénario resserre son étau sur deux jeunes étudiantes, Gabriela (Laura Vasiliu) et Otilia (Anamaria Marinca, absolument formidable). La première a décidé de recourir à l’avortement. Passive et dépassée par les événements, elle compte sur l’aide de son amie, plus dégourdie et combative, afin de mener à terme cette décision difficile. Mais du début à la fin de cette journée, les choses ne tourneront pas comme prévu, et les deux jeunes femmes seront confrontées à une série d’épreuves et de traumatismes qui ne les laisseront pas indemnes.

Mené comme un suspense haletant qui nous réserve de nombreux moments de pure angoisse – dont une longue séquence inoubliable avec un certain M. Bebe, qui glace littéralement le sang – ce drame social renversant repose sur une mise en scène d’une rigueur stupéfiante. La majorité des scènes sont composées de longs plans-séquences où la caméra, fixe et imperturbable, capte le déroulement des événements avec une précision clinique, faisant ressortir l’état de tension qui s’abat sur les personnages avec un grand souci de vérité, et laissant toute la place au jeu des acteurs. Lors de certaines scènes déterminantes où cette tension atteint un paroxysme, Mungiu opte pour un style nerveux et épileptique, où une caméra à l’épaule frénétique et agitée se substitut à l’immobilité glaciale de l’ensemble des scènes, le temps d’une course effrénée nous laissant le souffle coupé.

Chacun de ces plans, tous impeccables dans leur mise en place diabolique de la mécanique du dérèglement vertigineux de la vie de ces jeunes femmes prises dans l’engrenage dangereux et dommageable de l’avortement clandestin, démontre l’incontestable maîtrise du médium cinématographique par ce jeune cinéaste qui surgit de nulle part avec une oeuvre marquante. On a déjà mentionné le nom des frères Dardenne : Cristian Mungiu s’impose déjà, avec son deuxième long métrage, comme un digne héritier du tandem des réalisateurs belges. Son style âpre, dont la cruauté laisse sourdre une humanité bouleversante, nous fait ranger 4 mois, 3 semaines et 2 jours aux côtés des meilleures oeuvres de ces maîtres du réalisme engagé. La maestria de la réalisation, épurée mais dévastatrice, illustre l’horreur dans ce qu’elle a de plus banal, et évite ainsi tout moralisme et toute prise de position face à son sujet. Son film est d’une acuité sidérante face aux implications de l’avortement, mais abordé sur le plan humain et non politique, en exposant de manière viscérale les répercussions physiques et psychologiques que doivent traverser les deux jeunes femmes.

En arrière-fond, le climat d’oppression est brillamment rendu palpable, à travers les multiples difficultés rencontrées. Les rapports entre individus sont d’une brutalité déconcertante, mettant en relief l’aspect impitoyable que peut prendre la moindre activité, automatiquement jugée suspecte. Toutes deux en paieront lourdement le prix, mais le regard du cinéaste se porte en particulier sur Otilia, dont le dévouement envers son amie est mis à rude épreuve.

Ainsi, 4 mois, 3 semaines et 2 jours devient aussi sur un film sur l’amitié et la solidarité, menées dans leurs derniers retranchements, et aussi sur les inégalités sociales et sur leur impact insidieux – révélé le temps de la scène foudroyante d’un repas filmé de manière frontale, l’un des nombreux moments mémorables de cette oeuvre phare de la nouvelle vague du cinéma roumain.

La découverte d’un cinéaste de premier ordre est ici doublée de la révélation d’une actrice de grand talent : Anamaria Marinca, dont la performance tout en intériorité est mémorable. Voilà une expérience de cinéma essentielle, dont on sort renversé.

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