Travelling Avant

6 juillet 2008

Fantasia 2008, jour 4 : The Substitute, [Rec], Let the Right One In, Negative Happy Chainsaw Edge, Who’s That Knocking at my Door?

Carnets Fatasia 2008 : 6 juillet

The Substitute (Ole Bornedal, Danemark, 2007)

The Substitute (Ole Bornedal, Danemark, 2007)

Après un samedi bien chargé mais dénué de véritable enchantement cinématographique, une autre journée festivalière nous attend, et elle démarre de fort bon pied. L’arrière-goût amer laissé la veille par le lamentable Mother of Tears est vite chassé par The Substitute, une délicieuse comédie de science-fiction danoise dans laquelle l’actrice et cinéaste Paprika Steen s’en donne à coeur joie dans le rôle d’un nouveau professeur sadique qui tyrannise les pauvres adolescents de sa classe, bientôt persuadés que celle-ci est une extraterrestre qui trame de sombres desseins.

Cette irrésistible comédie pour adolescents dose parfaitement les éléments de science-fiction et d’épouvante pour mieux aborder des thématiques sociales, tout en proposant une sympathique réflexion sur l’empathie humaine. Les jeunes acteurs sont tous excellents, les répliques sont assassines et le rythme enlevé, et c’est un plaisir de voir Ulrich Thomsen (Adam’s Apples, Brothers) et Paprika Steen mordre à pleines dents dans de savoureux rôles de composition. Un autre brillant exemple du savoir-faire filmique à la danoise, une cinématographie qui a décidément le vent dans les voiles.

Rec (Jaume Balaguero et Paco Plaza, Espagne, 2007)

Rec (Jaume Balaguero et Paco Plaza, Espagne, 2007)

On n’aurait pas pu mieux commencer la journée, mais le meilleur est à venir. Le film suivant jette la totalité des spectateurs présents en bas de leur siège. Voici enfin l’une des pièces de résistance du festival : [Rec], présenté une fois de plus devant une salle comble. Ceux qui étaient présents lors de la séance du vendredi soir nous ont promis une expérience viscérale mémorable, et ma foi du bon dieu, ils avaient bien raison.

Nous voilà certainement devant l’un des meilleurs films d’horreur depuis des lustres. Ce remarquable film espagnol nous offre la meilleure expérience horrifique à Fantasia depuis Haute Tension, en 2004. Amorcé sous la forme d’un pastiche de documentaire sur le quotidien d’une caserne de pompiers, le film bascule progressivement vers la terreur pure, pour se transformer en un véritable cauchemar apocalyptique.

Tourné caméra à l’épaule dans un état de panique et de tension permanent, [Rec] participe à la vogue actuelle du cinéma-vérité, déclenchée il y a près de dix ans par The Blair Witch Project, mais surpasse ses prédécesseurs sur tous les plans. Le dispositif de la caméra subjective est utilisé à merveille et la mise en scène est absolument implacable. Même les plus endurcis auront eu droit à une frousse de premier ordre avec ce brillant objet cinématographique que revendiquent Jaume Balaguero et Paco Plaza. Gageons que ce film figurera très haut parmi les favoris du festival. Premier authentique coup de coeur du festival cette année.

Negative Happy Chain Saw Edge (Takuji Kitamura, Japon, 2007)

Negative Happy Chain Saw Edge (Takuji Kitamura, Japon, 2007)

Après cette inoubliable virée en montagnes russes, on revient sur terre avec la fantaisie juvénile japonaise qui remporte le grand prix du titre qui ne veut absolument rien dire mais qui résonne quand même bien dans nos oreilles : Negative Happy Chain Saw Edge. Joli programme, mais de quoi ça parle exactement? D’amour et d’amitié, voyons.

Il n’y a vraiment que nos irremplaçables cousins nippons pour concocter une romance à l’eau de rose aussi hallucinogène entre un étudiant freluquet qui s’amourache d’une jeune fille pourchassant un démon à capuchon qui lui court après sous la neige avec une scie mécanique. Le tout est assaisonné de courses de motos inutiles, d’une scène musicale jetable, de quelques séquences incompréhensibles se déroulant dans une piscine, d’une quantité industrielle de sous-intrigues à l’intérêt variant de nul à douteux, et de quelques moments coquets suivis de séances de combat qui ne passeront vraiment pas à l’histoire. C’est gentil comme tout et légèrement divertissant, mais après une claque comme celle que [Rec] nous a assénée, disons que ça résonne comme un coup d’épée dans l’eau.


Let the Right One In (Toms Alfredson, Suède, 2008)

Let the Right One In (Toms Alfredson, Suède, 2008)

L’intermède sucré nippon est terminé, on a pu reprendre nos forces. Place à l’autre moment de grâce de cette très substantielle journée : le drame d’horreur existentielle suédois Let the Right One In. Je ne le cacherai pas, c’est mon film le plus attendu du festival. Et l’oeuvre de Tomas Alfredson se révèle à la hauteur de tous les espoirs créés par le bouche à oreille dont il fait l’objet depuis quelques mois sur le Web.

Splendide sur le plan visuel, ce drame psychologique effectue une brillante relecture de la mythologie vampirique pour mieux aborder le désarroi émotif de deux adolescents solitaires et esseulés qui tentent un rapprochement. L’interprétation des jeunes acteurs est prenante, et on admire la beauté de la mise en scène, la subtilité des sentiments esquissés et l’équilibre remarquable entre les motifs appartenant au cinéma de genre et les éléments sociaux et dramatiques du récit. Une grande découverte, et un deuxième coup de coeur en moins de quelques heures.

Who's That Knocking at my Door? (Yang Hea-hoon, Corée du Sud, 2007)

Who's That Knocking at my Door? (Yang Hea-hoon, Corée du Sud, 2007)

En finale de cette autre journée bien remplie, un premier film sud-coréen qui a le mérite de sortir des sentiers battus. Who’s That Knocking at my Door est inusité au point où les trente premières minutes sont pour le moins déroutantes, pour ne pas dire incompréhensibles. On sait qu’il est question d’un homme qui ne s’est jamais remis des traumatisantes expériences d’intimidation qu’il a vécues dans sa jeunesse. Le hasard fait en sorte qu’il croise son bourreau. Surgi du passé, celui-ci envahit de nouveau sa vie et fait surgir des sentiments troubles. Des extraits énigmatiques de clavardage sur le bullying avec des inconnus entrecoupent des séquences filmées de manière âpre et réaliste, sans lien apparent et sans qu’on comprenne où tout cela se dirige, jusqu’à ce que la deuxième partie rassemble quelques morceaux de ce casse-tête plutôt confus.

On pense bien sûr à Park Chan-wook en visionnant ce film portant sur la vengeance, mais le style se rapproche davantage du cinéma indépendant ou de l’oeuvre de Hong Sang-soo. Un début prometteur qui réclame un deuxième visionnement, de la part d’un nouveau venu dont on retiendra le nom : Yang Hea-hun.

14 octobre 2007

FNC 2007 : Nous les vivants (Du levande)

Filed under: Cinéma suédois, Festival du nouveau cinéma 2007 — Marc-André @ 12:00
Nous les vivants

Nous les vivants

Sept ans après Chansons du deuxième étage, qui nous avait révélé l’immense talent et l’univers inimitable de ce styliste exceptionnel, voici le grand, très grand retour du cinéaste suédois Roy Andersson, et la confirmation qu’il doit être considéré comme l’un des plus originaux et importants cinéastes en activité.

Impossible à résumer tant il rejette complètement toute structure narrative traditionnelle,  Du Levande – titre extrait d’un vers de Goethe, cité en ouverture et signifiant « Nous, les vivants… » – est formé d’une cinquantaine de tableaux autonomes minutieusement composés, et qui mettent en scène une galerie de personnages grotesques, à la mine patibulaire et au physique très typé. Ces êtres crispés, d’âge et de conditions divers, sont totalement inexpressifs et expriment une lassitude de vivre qui témoigne de la banalité de leur existence rongée par l’ennui, la solitude et le mal-être, qu’Andersson saisit dans des situations campées dans leur vie de tous les jours, mais qui basculent irrémédiablement dans l’incongru et l’étrangeté surréaliste. Le génie de cet hurluberlu suédois, disséqueur impitoyable de la condition humaine tout autant qu’humaniste, est évident dans chacun des plans, d’une perfection plastique qui nous laisse le souffle coupé.

Son regard est celui d’un peintre ou d’un photographe qui élabore des mises en scène incroyablement sophistiquées, qui ne dévoilent que progressivement toute leur ampleur, tandis que des détails, cachés au départ, surgissent peu à peu. Sur le seul plan de la forme, ce film est un véritable chef-d’oeuvre de perfection plastique et de mise en scène. Chaque tableau est construit à la perfection, avec un sens du cadrage inégalé qui tire une force sidérante de sa fixité, et quelquefois de travellings ménageant une surprise pour le spectateur, qui doit être très attentif à tous les détails qui se révèlent. L’esthétique renversante, faite de pastels délavés et d’une uniformité de couleurs tirant vers le beige et le verdâtre, compose une atmosphère lugubre et sinistre, fortement évocatrice de l’aliénation des personnages, d’où surgit à tout moment un humour féroce et indescriptible. La dimension comique, très affirmée dans sa première partie, nous offre son lot de moments mémorables et de scènes anthologiques à faire hurler de rire.

Le ton s’assombrit ensuite, et si l’humour noir est toujours quelque part au détour d’une scène, Andersson ne ménage pas non plus les traits incisifs d’une critique implacable du monde moderne, qui va en s’accentuant au fil du déploiement virtuose de sa démarche radicale. Il peint ainsi un monde au bord du précipice social et affectif, où l’humour est un rempart contre le désespoir absolu, et où le rêve est souvent tout ce qu’il reste aux habitants de ce monde afin de s’évader de la grisaille de leur vie.

La dimension onirique du film baigne l’ensemble de ces tableaux dans une atmosphère diffuse, et est rendue explicite dans certains d’entre eux, où des personnages décrivent leurs rêves inénarrables – scènes de rêve sublimes qui ne sont pas sans rappeler le Luis Bunuel de la dernière époque.

Il faut enfin souligner une trame sonore en parfait accord avec le ton tragicomique de la démonstration étourdissante de Roy Andersson, faite de musiques de fanfare et de jazz traditionnel de Nouvelle-Orléans, au ton amusé, fantaisiste et léger, en parfait contrepoids avec la maestria visuelle et la décomposition catatonique qui se déploie sous nos yeux.

Nous les vivants est un film rare, immense et exceptionnel, un accomplissement visuel démesuré et une parabole magistrale sur le fait d’être humain, dans un monde tout à la fois terriblement laid et extrêmement beau. Pour votre humble serviteur, cette oeuvre est incontestablement le meilleur film de l’année 2007, toutes catégories confondues.

Thème : Silver is the New Black. Un Blog WordPress.com.

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