Travelling Avant

17 octobre 2007

FNC 2007 : The Man From London

Filed under: Cinéma hongrois, Festival du nouveau cinéma 2007 — Marc-André @ 11:54
The Man From London

The Man From London

Sept ans d’attente pour ce nouveau film du maître hongrois Béla Tarr, son premier opus depuis le choc cosmique du magistral Les Harmonies de Werckmeister. Adapté d’un récit de Georges Simenon, The Man From London est un exercice de style somptueux en noir et blanc, un thriller sous hypnose et un hommage sépulcral au film noir. Filmée à distance, la très longue et hypnotique séquence d’ouverture donne le ton : faite d’un seul plan anthologique qui se déploie de manière mystérieuse et envoûtante, la scène épouse le regard d’un employeur de gare qui assiste à un crime. L’existence banale de cet homme sans histoires sera chamboulée par cet événement.

Entre les mains de cet esthète épris de métaphysique contemplative, l’intrigue policière est complètement détournée du côté d’une exploration existentielle des thématiques de la culpabilité et de la rédemption, noyée dans un océan de mélancolie. Nul suspense ici, tant le scénario, d’un minimalisme extrême, décharne et épure les événements jusqu’à l’os. Déréglant nos habitudes cinématographiques, le cinéaste dilate la durée aux limites du supportable, et installe un rythme fascinant mais radical, qui aura tôt fait d’exaspérer les cinéphiles pressés.

Souvent taxé de soporifique, l’univers comateux de Béla Tarr a de quoi dérouter en cette ère de la vitesse et du montage frénétique, dont il est aux antipodes les plus absolus. D’une lenteur lyrique démesurée, cette expérience prend la forme d’une véritable épreuve de patience et d’attention pour le spectateur, qui est toutefois récompensé par le déploiement d’une mise en scène magistrale et par une direction photo d’une perfection éblouissante. Chaque séquence, qu’elle soit composée de plans fixes ou de majestueux travellings, est étirée à son maximum, et témoigne d’une stupéfiante perfection formelle, appuyée par une musique lancinante, aux motifs répétitifs et obsédants qui épousent parfaitement la splendeur des images et l’atmosphère glauque de l’environnement portuaire, magnifiquement rendu.

On regrettera toutefois que la matière narrative et l’intensité émotive n’atteignent pas de tels sommets. Bien que travaillée de manière profondément humaine, cette histoire criminelle réduit le registre du cinéaste. On cherchera en vain les moments d’extase, la profondeur et le sublime de ses chefs-d’oeuvre antérieurs. Au premier visionnement, l’oeuvre nous est apparue manquer de ce souffle poétique qui a caractérisé ses plus grandes réalisations. De même, quelques scènes ont semblé mener nulle part – en particulier un long monologue monocorde tétanisant de l’inspecteur. Également, l’emploi de la remarquable actrice Tilda Swinton s’avère raté, malgré une belle performance, en raison d’un très maladroit doublage de ses dialogues en hongrois.

Mais peut-être suis-je trop sévère envers un cinéaste qui a placé la barre très – peut-être trop – haute. Cette oeuvre témoigne tout de même d’un formidable achèvement esthétique, et ne peut en aucun cas être considérée comme un film mineur, sinon en regard des autres films de son auteur. Pour en être sûr, il faudra assurément revisiter The Man From London. Il faut se méfier des premières impressions ressenties devant des oeuvres aussi denses et atypiques que celles de Béla Tarr. D’autres visionnements et un recul s’imposent face à une oeuvre, il faut bien l’admettre, qui ne plaira qu’à un nombre très restreint de cinéphiles, mais dont la nécessité n’en est pas moins évidente.

20 octobre 2006

FNC 2006 : Taxidermia

Filed under: Cinéma hongrois, Festival du nouveau cinéma 2006 — Marc-André @ 14:10
Taxidermia

Taxidermia

Un pénis cracheur de feu; un bébé avec une queue de cochon; des concours d’ingurgitation de nourriture à rendre malade; des barils et des barils de vomi; une version inattendue de Jabba The Hut; de la sexualité explicite et de l’obésité maladive; des chats mutants amateurs de chair humaine; une auto-taxidermie. Voilà quelques-uns des ingrédients insolites et totalement grotesques qui composent ce cocktail molotov cinématographique nommé Taxidermia, deuxième long métrage du surdoué et excentrique cinéaste hongrois György Pálfi. Son premier film, Hukkle, une sympathique bizarrerie décalée, nous avait révélé un réalisateur hors normes et très prometteur. Mais rien ne laissait présager un bond en avant aussi prodigieux que celui qu’il effectue avec ce monument de folie furieuse anthologique. Que ceux et celles qui ont grimacé à la lecture de l’énumération ci-dessus se le tiennent pour dit :  Taxidermia est un assaut sensoriel baroque et dégoûtant, une orgie de surenchère visuelle et un exercice de provocation extrême. Cinéphiles mollassons et coeurs sensibles, soyez prévenus : vous risquez de courir en hurlant vers la porte de sortie. Amateurs de sensations fortes et cinéphiles passionnés par l’étrange, réjouissez-vous : plus qu’une pièce de résistance, voici un sommet du genre.

Impossible à résumer tant il se propulse dans toutes les directions en se nourrissant de multiples genres, Taxidermia conjugue le surréalisme le plus débridé avec des motifs horrifiques, la comédie noire, l’étrangeté pittoresque et l’allégorie historique. Un fourre-tout saisissant, porté par une mise en scène virtuose, techniquement impressionnante, visuellement éblouissante, même lorsqu’elle plonge – à pieds joints, et deux fois plutôt qu’une – dans l’abjection et la perversion les plus totales. Les filiations sont multiples – comme si Fellini avait été contaminé par l’univers de Cronenberg (ou vice versa), ou si les Monty Python (versant The Meaning of Life) étaient tout à coup simultanément possédés par l’esprit de Pier Paolo Pasolini, de Marco Ferreri et de Luis Bunuel. Un héritage que Pálfi assume et transcende, tout en ne lésinant pas sur les effets chocs et les débordements propres au cinéma d’exploitation.

Le sexe, le gore et le dégueu abondent dans ce film-limite, créant un trop-plein jubilatoire et une incessante propension aux excès les plus déments. Pourtant, une poésie troublante se dégage de cette extravagante saga de l’immonde et du répugnant. Le style est splendide et d’une ambition démesurée, tout comme le récit, étalé sur plusieurs décennies, et qui propose le parcours de trois générations d’hommes hongrois, de la Deuxième guerre mondiale à nos jours.

Taxidermia serait-il ainsi une parabole politique, une illustration dégénérée des tares ayant marqué le parcours de la Hongrie, du triomphe du communisme d’hier au capitalisme désenchanté d’aujourd’hui? Il est possible d’en faire une telle lecture, tant le film convoque à la fois l’individuel et le collectif, dans un ballet sordide d’où surgit à tout moment une farce scatologique irrévérencieuse, illustration des principales obsessions de l’homme, notamment le sexe et la volonté de puissance, respectivement symbolisés par la fascination pour le corps et ses déjections (déchets, mutilations et jouissance confondus) ainsi que pour la nourriture, élément de surconsommation qui conduit l’humain à sa perte.

Dans Taxidermia, György Pálfi expose l’horreur du spectacle barbare de l’humanité. On rit à gorge déployée devant cette virulente déflagration dégoulinante, filmée avec une inventivité extraordinaire, avant d’être rattrapé en fin de course, lors d’une finale absolument mémorable, couronnement grandiose d’une oeuvre splendide et colossale. Ce film est un festin visuel étourdissant, fort d’une imagination à couper le souffle, et rehaussé d’une excellente musique signée Amon Tobin. Une expérience à marquer d’une pierre blanche.

Posologie :

  • Fortement déconseillé après un lourd repas
  • Strictement interdit aux défenseurs du bon goût et de la retenue
  • Recommandé aux esprits libres et aux amateurs de délires grandiloquents

Thème : Silver is the New Black. Un Blog WordPress.com.

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