Travelling Avant

5 septembre 2009

Bronson : portrait du pugiliste mis à nu

Filed under: Cinéma anglais — Marc-André @ 20:51
Bronson

Bronson

Après avoir jeté par terre de nombreux cinéphiles – dont je fais partie – avec les deuxième et troisième volets du fantastique triptyque de Pusher, le cinéaste danois Nicolas Winding Refn récidive avec Bronson, une oeuvre stylisée et déroutante, tournée en Angleterre dans la langue de Shakespeare, qui dynamite le traditionnel biopic d’éclatante manière.

Refn nous a habitués à des univers sordides, peuplés d’hommes violents et marginaux qui cherchent leur voie en basculant dans une vie criminelle. Il était donc tout désigné afin de faire vivre le célèbre détenu anglais Michael Peterson sur grand écran. En 34 années passées derrière les barreaux, dont une trentaine en emprisonnement cellulaire solitaire, cet individu sauvage et irrécupérable, qui s’est lui-même renommé Charles Bronson, a multiplié les agressions physiques et les combats barbares, se forgeant du même coup une réputation à la fois peu enviable et quasi mythique.

Tom Hardy incarne l’inquiétant moustachu-chauve de façon magistrale – souvent dans son plus simple appareil, ce qui en désarçonnera plus d’un – tant dans ses aspects désaxés que sous ses traits de mégalomane clownesque qui narre ses « exploits » devant un auditoire imaginaire. Sa performance vaut le visionnement du film à elle seule.

La mise en scène de Refn impressionne tout autant. Le cinéaste brille de tous ses feux, avec force maniérisme que certains lui reprocheront. La direction, kubrickienne jusqu’à l’excès, surtout dans sa première partie, fait souvent penser à A Clockwork Orange. Une filiation entièrement assumée par le réalisateur, qui a fait appel à Larry Smith, ancien collaborateur de Kubrick sur Eyes Wide Shut, The Shining et Barry Lyndon, en tant que responsable de la cinématographie. Le résultat est impressionnant, mais sa stylisation outrancière – effets chorégraphiques, usage de ralentis lyriques, virtuosité de la caméra, musique classique, humour volontairement déplacé – et l’absence d’exploration psychologique pourront passer pour une glorification de la brutalité de son protagoniste. Ce n’est pas le cas, à mon avis, car le récit déjoue les conventions de l’autobiographie à l’aide d’une structure éclatée et de très ingénieux procédés de distanciation qui dévoilent la fabrication et la folie du personnage.

L’approche de Refn peut occasionner quelques cassures de rythme, et les comparaisons avec Chopper d’Andrew Dominic sont inévitables. N’empêche. Bronson est certainement l’un des musts de l’année, et le cinéaste y renouvelle son univers avec panache. On attend avec impatience son prochain film, le très prometteur Valhalla Rising, avec Mads Mikkelsen.

26 juillet 2009

Fantasia 2009 : The Children

Filed under: Cinéma anglais, Fantasia 2009, Horreur — Marc-André @ 12:08
The Children

The Children

Chaque année, certaines thématiques se démarquent plus que d’autres au sein de la sélection de Fantasia. Et cette treizième édition met très certainement la famille à l’avant-plan, pour ne pas dire à rude épreuve. Dysfonctionnelle, recomposée, décomposée ou carrément pulvérisée, la sphère familiale est le lieu de tous les psychodrames et de toutes les horreurs. Depuis le début du festival, la maternité, les difficiles relations parents-enfants et le traumatisme des dynamiques familiales sont auscultés sous diverses facettes, parfois de manière humoristique, souvent sous un angle résolument dramatique et choquant, dans des oeuvres aussi différentes que Nightmare Detective 2, The Wild and Wonderful Whites of West Virginia, Blood River, Kaifeck Murder, Combat Shock et, bien sûr, Grace. Les enfants ne sont pas en reste non plus, notamment avec Orphan et surtout, The Children.

Ce dernier s’inscrit résolument dans le sous-genre horrifique inconfortable des enfants maléfiques, ou plutôt, des enfants tueurs. Une thématique qui peut facilement sombrer dans le registre du plus douteux mauvais goût, mais qui compte également son lot de réussites dérangeantes, notamment The Brood, de David Cronenberg, le percutant Who Can Kill a Child?, du cinéaste espagnol Narciso Ibáñez Serrador, et plus récemment, Vinyan, de Fabrice du Welz (voir ma critique). The Children fait indéniablement partie de cette dernière catégorie.

Dans ce film au déroulement implacable, deux familles qui se sont réunies à l’occasion du congé de Noël vont basculer dans l’horreur d’un cauchemar abominable, entre les mains de leur progéniture devenue soudainement et inexplicablement sanguinaire. D’abord victimes de mystérieux malaises, les bambins, de plus en plus tendus et agités, développent une véritable furie qui va s’abattre sur des parents soudainement en proie à un contexte de survie hostile et inimaginable.

Amorcé avec des traits acérés et cinglants assénés en direction d’adultes dont il dissèque sans ménagement l’hypocrisie et les contradictions, le scénario retors et redoutable du cinéaste Tom Shackland insuffle une fine dose d’allusions fantastiques et d’ambiguïté psychologique en ouverture, avant de faire pivoter le récit dans des directions à la barbarie surprenante.

The Children assume pleinement ses velléités horrifiques, et la thématique de l’horreur infantile est poussée dans ses derniers retranchements tout au long de cette oeuvre macabre à souhait et remarquablement bien exécutée. Le contexte hivernal est bien exploité, et la suite des événements, parfaitement maîtrisée, réserve un lot élevé de scènes choquantes à faire grincer des dents. Certes, on pourra chipoter sur certaines invraisemblances ou sur la dimension malsaine de ses débordements morbides, mais il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un film d’horreur d’excellente qualité, semant le malaise à la perfection, tout en s’inscrivant avec panache parmi la passionnante nouvelle vague d’horreur britannique.

19 juillet 2009

Fantasia 2009 : Blood River

Filed under: Cinéma anglais, Fantasia 2009, Thriller — Marc-André @ 17:36
Blood River

Blood River

Un jeune couple traverse le désert du Nevada à voiture. La femme porte un enfant et ils filent le parfait bonheur. Ils sont seuls : aucune âme à perte de vue. Mais tiens, voilà un drôle de type couvert d’un chapeau, marchant seul sur le bord de la route. Que fait-il là? Étrange, en pareil endroit. Ils décident de ne pas le prendre en auto-stop. C’est probablement une sage décision. Mais qu’à cela ne tienne : ils vont bientôt le retrouver plus loin sur leur chemin.

Ah non, direz-vous, pas une énième variation sur le méchant autostoppeur de l’enfer façon The Hitcher? Détrompez-vous. Si vous croyez savoir à quoi vous attendre avec Blood River, vous aurez droit à une sacrée surprise. Et il vaut mieux en savoir le moins possible avant de le visionner, afin de bien plonger dans ce brillant et singulier thriller qui prend un malin plaisir à disséquer la vie de ce couple, tout en jouant au yo-yo avec nos nerfs, mais pas du tout de la manière attendue.

Aidé de son complice Simon Boyes au scénario, le cinéaste Adam Mason accouche d’une oeuvre qui s’affranchit hors des sentiers battus du film de genre, pour mieux s’aventurer dans des contrées psychologiques denses et tourmentées. Je ne m’attendais pas à un tel mûrissement cinématographique après avoir vu Broken (Fantasia 2006), l’un des films précédents du tandem, qui misait essentiellement sur la valeur choc et le traumatisme répulsif de tortures extrêmes et sanguinolentes. Et si Blood River comporte son lot de scènes éprouvantes, en particulier dans sa dernière partie, on a droit à une tout autre bête filmique avec ce film fiévreux et remarquablement bien joué et écrit.

Le film mise sur un personnage mémorable : ce Joseph énigmatique et insondable qui s’immisce entre les deux tourtereaux. Il est interprété avec une force époustouflante par l’acteur Andrew Howard, dans une performance anthologique qui vaut à elle seule le détour. Charmant, rusé, menaçant et armé d’une rhétorique spirituelle vertigineuse, cet homme sonde les valeurs profondes de deux êtres qu’il déstabilise avec une aisance qui déconcerte. En suivant les contours de la relation complexe qu’il développe avec le couple, le film bifurque et déjoue les conventions, installant un climat de sourde tension permanente, qu’il mène sans relâche jusqu’au dénouement.

Empruntant clairement des ressorts appartenant au thriller psychologique, au film de survie et au cinéma d’horreur, Blood River s’en détache pour se transformer en une oeuvre unique et captivante, fortement teintée de motifs bibliques et d’aspirations artistiques réussies. Avec ce film d’une brûlante intensité qui reste gravé en mémoire, Adam Mason s’est fait un nom, aucun doute là-dessus.

13 juillet 2009

Fantasia 2009 : White Lightnin’

Filed under: Cinéma anglais, Fantasia 2009 — Marc-André @ 07:58
White Lightnin

White Lightnin'

La vie tumultueuse et incandescente de Jesco White, l’un des sympathiques membres de la famille hillbilly présentée dans le documentaire The Wild and Wonderful Whites of West Virginia, également projeté à Fantasia cette année, sert de cocktail molotov narratif à White Lightnin’, une fulgurance filmique qui laisse au bord de la transe.

De sa jeunesse trempée dans les effluves d’essence, qu’il aspire de manière obsessionnelle, en passant par des séjours à l’école de réforme et en institution psychiatrique, jusqu’à sa vie adulte marquée par des épisodes psychotiques d’une intensité effrayante, ce film haletant et halluciné suit les traces de Jesco White, interprété avec le feu dans les yeux et de magnifique façon par Edward Hogg. Le récit de ses frasques inénarrables et la description des démons intérieurs qui le rongent, évoqués avec une incroyable justesse, propulsent ce premier film dans la galaxie des oeuvres d’exception.

Mise en scène nerveuse, foudroyante et épileptique, dialogues inspirés, trame sonore démentielle, impeccable direction d’acteurs et de nombreux moments du pure démence cinématique, en particulier dans un dernier acte apocalyptique : aucun doute, White Lightnin’ est une grande découverte et une oeuvre qui restera gravée en mémoire. À attraper d’urgence, ce lundi 13 juillet, à 17 heures, à la salle J. A. de Sève.

16 juin 2009

Il y a dix ans… Eyes Wide Shut

Filed under: Cinéma américain, Cinéma anglais — Marc-André @ 15:08
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Eyes Wide Shut, de Stanley Kubrick (1999)

Dr. Bill Harford: Now, where exactly are we going… exactly?
Gayle: Where the rainbow ends.
Dr. Bill Harford: Where the rainbow ends?
Nuala: Don’t you want to go where the rainbow ends?
Dr. Bill Harford: Well, now that depends where that is.
Gayle: Well, let’s find out.

Le 16 juillet 2009 marquera le dixième anniversaire de la sortie de Eyes Wide Shut, opus ultime de Stanley Kubrick, décédé en mars 1999. Comme je serai en pleine frénésie festivalière à Fantasia lors de cette date commémorative, je souhaite souligner l’événement, un mois à l’avance, en hommage à un cinéaste d’exception et à une oeuvre magistrale.

Impossible d’oublier l’atmosphère de jubilation funèbre qui accompagnait le visionnement du film, le premier jour de sa sortie. Cette sensation confuse de célébration – un Kubrick au cinéma, pour la première fois depuis Full Metal Jacket, en 1987, il y avait de quoi réjouir le cinéphile – mais aussi de deuil, car c’était bien la dernière fois que le maître nous faisait la grimace, sourire en coin, en se moquant de nos travers et de nos croyances avec une redoutable intelligence et acuité. À l’heure des multiplexes, antres d’une culture du chloroforme et de la servilité mercantile, combien son regard nous manque, alors que nous sommes plus que jamais bombardés d’images que nous déchiffrons peu ou mal. Avec les yeux grands fermés, encore et toujours.

Périodiquement, depuis une décennie, je revois Eyes Wide Shut. Des détails nouveaux surgissent à chaque occasion; la fascination, elle, est intacte, comme au moment de sa découverte, mais elle s’épaissit et s’enrichit de pistes de réflexion tendues vers l’infini. Un magnifique mystère persiste : celui du unheimlich de Freud. L’inquiétante étrangeté, « quelque chose de tout à fait nouveau et à quoi notre attente n’était certainement pas préparée [...] ce qui devait rester un secret, dans l’ombre, et qui en est sorti ». Ne retrouve-t-on pas là l’essence même de la confession d’Alice (Nicole Kidman), puis des déambulations nocturnes de Bill (Tom Cruise), soudainement transporté de l’autre côté du miroir? Where the rainbow ends. Là où le rêve et les fantasmes questionnent notre rapport discontinu à ce que nous nommons la réalité, et qui n’est le plus souvent qu’apparences.

Eyes Wide Shut convie à toutes les lectures. Psychanalytique, bien sûr; symbolique, certainement; référentielle, assurément; sociologique, peut-être plus encore, comme l’a démontré Tim Kreider (voir son article intitulé « Introducing Sociology: A Review of Eyes Wide Shut »). Profondément incompris lors de sa sortie, injustement jugé inférieur aux oeuvres qui l’ont précédé, le film suscite de plus en plus d’analyses (dont celle, plan par plan, de Jeffrey Bernstein) qui permettront, souhaitons-le, de lui redonner sa place, qui est celle de l’un des plus grands chefs-d’oeuvre cinématographiques des dix dernières années.

14 juillet 2008

Fantasia 2008, jour 12 : Spine Tingler, No Mercy for the Rude, Flick

Carnets Fantasia 2008 : lundi 14 juillet

Spine Tingler! The William Castle Story (Jeffrey Schwarz, États-Unis, 2007)

Spine Tingler! The William Castle Story (Jeffrey Schwarz, États-Unis, 2007)

Le festival se poursuit en ce lundi plutôt tranquille après les sensations fortes de la fin de semaine. Les bons morceaux à se mettre sous la dent ne manquent pas pour autant. Un passionnant et loufoque chapitre de l’histoire du cinéma nous attend avec Spine Tingler! The William Castle Story. Cet excellent documentaire sur la carrière rocambolesque du réalisateur et producteur William Castle, spécialiste de la série B horrifique des années cinquante et soixante et maître absolu de la gammick, semble taillé sur mesure pour Fantasia. Y a-t-il un meilleur endroit au monde pour visionner la biographie de cet hurluberlu qui était convaincu que le spectacle devait avoir lieu autant sinon davantage dans la salle que sur l’écran? Nul doute que le créateur de House on Haunted Hill, Mr. Sardonicus et d’une foule d’autres films d’épouvante douteux, voire ringards, se serait immédiatement senti chez lui à Fantasia, qui l’accueille comme on reçoit un père spirituel.

Pour les festivaliers, c’est du pur bonbon que ce documentaire qui relate son parcours atypique et ses coups d’éclat publicitaire légendaires, conçus afin d’attirer les foules. Un squelette en caoutchouc qui est propulsé vers les spectateurs? Un dispositif électrique dissimulé sous les banquettes afin de surprendre son audience? Une assurance dans le cas où un spectateur mourrait foudroyé d’effroi lors d’une projection? Ce fin renard y avait pensé, et il aura marqué durablement l’imaginaire d’une foule d’enfants.

On peut dire que cet homme d’affaires passionné et dévoué envers le public populaire n’a pas manqué d’imagination afin de vendre ses productions d’épouvante à cinq sous. On se régale du début à la fin de ce film qui fourmille d’anecdotes savoureuses et richement documentées – on retiendra en particulier sa rivalité avec Alfred Hitchcock et la conception de Rosemary’s Baby, dont il fut le producteur – et on se régale des entrevues effectuées avec John Waters, Joe Dante, John Landis et on en passe. Un must pour les amateurs de cinéma d’horreur et un visionnement fortement recommandé pour tous les cinémaniaques, qui en sortiront enchantés.

No Mercy for the Rude (Park Choel-hie, Corée du Sud, 2006)

No Mercy for the Rude (Park Choel-hie, Corée du Sud, 2006)

On entend souvent des cinéphiles déplorer le fait que la production récente en provenance de Corée du Sud serait décevante en regard des années antérieures. Il est vrai que l’engouement suscité par la découverte de cette cinématographie unique en son genre a pris des proportions démesurées. Forcément, les films de talentueux cinéastes comme Park Chan-wook, Kim Ki-duk, Bong Joon-ho et Kim Ji-woon ont mis la barre très haute. Trop haute, sans doute, parce que la majorité des films de cette cinématographie sont formatés pour le grand public afin de se hisser au sommet du box office local. Il ne faut donc pas s’attendre à tomber sur un Oldboy ou sur un A Tale of Two Sisters à chaque fois, sinon on en sera quittes pour de nombreuses déceptions. Mais il ne faut pas non plus jeter la serviette.

Preuve nous est donnée avec No Mercy for the Rude, premier long métrage de Park Choel-hie, de loin le plus original et le meilleur film sud-coréen que l’on a pu voir à Fantasia jusqu’à maintenant cette année. Cet habile mélange de comédie cinglante, de film noir stylisé et de drame débouchant sur des accès de violence possède plusieurs atouts de choix, à commencer par un humour noir dévastateur, qui fait mouche à maintes reprises. Amorcé sur un mode parodique glissant lentement vers le tragique, ce récit rythmé et divertissant mise sur une performance remarquable de l’excellent acteur Shin Ha-kyun, révélé par Sympathy for Mr. Vengeance et Save the Green Planet. Comme dans le premier film de la trilogie de la vengeance de Park Chan-wook, il campe un personnage atteint de surdité, auquel il donne de la prestance, du style et une belle profondeur, en plus d’effectuer une narration qui apporte beaucoup de richesse au film. Ponctué de nombreuses scènes d’action, d’un érotisme audacieux et de surprenantes et très bienvenues touches poétiques, No Mercy for the Rude est sans contredit une belle découverte. Voilà enfin du cinéma sud-coréen comme on l’aime.

Flick (David Howard, Angleterre, 2007)

Flick (David Howard, Angleterre, 2007)

La soirée se termine avec Flick, un film britannique branché qui met le paquet sur le plan visuel en tentant une relecture inusitée du sous-genre du film de morts-vivants. Le concept est brillant : une esthétique faite de couleurs saturées, d’effets de filtres et de textures imitant la bande dessinée; une atmosphère et une direction artistique rétro, appuyée par une trame musicale baignée dans le rockabilly; et Faye Dunaway dans le rôle d’une détective à un seul bras et affublée d’une prothèse, lancée à la poursuite d’un zombi qui cherche à retrouver la femme qu’il aime et à se venger d’une bande de jeunes qui l’ont tyrannisé. Beaucoup d’éléments inventifs pour un long métrage assez original, très accompli au niveau de la réalisation et de la direction artistique, mais qui repose malheureusement sur un scénario ennuyeux et inintéressant. Dommage, parce que le film de David Howard fait des merveilles avec son travail sur les couleurs, les cadrages et les textures cinématographiques. Il manquait un récit à la hauteur des ambitions artistiques indéniables de cet objet de curiosité inclassable.

18 octobre 2007

FNC 2007 : Control

Filed under: Cinéma anglais, Festival du nouveau cinéma 2007 — Marc-André @ 11:20
Control

Control

Les attentes étaient gigantesques pour ce film retraçant le destin tragique en forme d’étoile filante de Ian Curtis, chanteur et âme de Joy Division, décédé à l’âge de 23 ans, véritable icône et martyr de la scène rock alternative. Pour son baptême cinématographique, le célèbre photographe et réalisateur de vidéoclips Anton Corbijn a décidé de reconstituer les moments marquants de la vie éphémère de Curtis, avec comme toile de fond la naissance et l’envol d’un des groupes les plus marquants de l’histoire du rock. Un pari audacieux et miné pour une première réalisation, avec un sujet sombre et déprimant devenu légende. Le risque était grand de céder aux sirènes du glamour poseur et du misérabilisme macabre.

Voilà pourquoi il faut saluer la réussite exemplaire de cette oeuvre sobre, humaine et extrêmement touchante, à la stupéfiante beauté plastique en noir et blanc. Refusant tout autant les pièges et les conventions de la reconstitution d’époque pointilleuse que les avenues prévisibles du biopic sensationnaliste et mythifiant, Control réinvente le genre de la biographie rock avec pudeur et sensibilité, et aborde son sujet avec une authenticité éloignée de toute complaisance. Le contexte culturel de la grisaille industrielle et du mal de vivre de la jeunesse anglaise de la fin des années soixante-dix est évoqué sans excès, en de fines touches allusives qui servent d’arrière-plan à l’évocation minutieuse mais épurée des circonstances de la fondation du groupe, de ses débuts et de son évolution.

On aurait toutefois tort de prendre ce film pour ce qu’il n’est pas – une simple reconstitution nostalgique de la scène musicale de l’époque. Certes, de nombreux détails judicieux et extrêmement bien utilisés n’échapperont pas à l’oeil averti – posters d’époque, références aux groupes et aux individus marquants de cette période clé (on a même droit à une savoureuse apparition de John Cooper Clarke, que tous les fans de Joy Division connaissent avec sa récitation anthologique de Evidently Chickentown, ouvrant et fermant le célèbre vidéoclip de Transmission). Tout cela est bien présent, et montre que Corbijn sait de quoi il parle. Mais ces détails ne servent qu’à mettre en relief et en perspective la vie tourmentée et torturée de Ian Curtis. En ce sens, Control est l’exact envers du frénétique et jouissif 24 Hour Party People – excellent film au demeurant – tant sur le plan de la forme, minimaliste et contemplative, que de son approche centrée sur les affects de son personnage central et baignée dans l’atmosphère catatonique, hypnotique et répétitive de la musique de Joy Division.

Control n’en demeure pas moins une biographie musicale inspirée et exceptionnelle, forte de scènes de spectacles stupéfiantes. Tant l’esprit que le style du groupe culte de Manchester sont évoqués avec une précision et une exactitude qui donnent des frissons. L’acuité de la reproduction des mimiques de tous les personnages, de leurs regards et de leurs gestes, laisse bouche bée. Les acteurs ont eux-mêmes interprété les classiques du légendaire groupe sur scène, le temps de plusieurs moments d’une intensité magique.

Mais le film est d’abord et avant tout le portrait d’un homme, sur lequel le cinéaste jette un regard émouvant et mélancolique d’une profonde humanité, retraçant sans grandiloquence l’immense mal de vivre de cet être d’exception. Control expose avec grand souci de réalisme un individu sensible, dépressif et fragile, dévasté par ses crises d’épilepsie, incapable de stabilité dans sa vie personnelle, mari et père absent, troublé et déchiré sur le plan émotif. Une biographie à hauteur d’homme, dénuée de jugement et qui refuse avec une formidable justesse de le considérer sous l’angle réducteur de l’image publique d’une star. On entre plutôt dans l’intimité non voyeuriste de sa vie personnelle, qui devient l’artère principale qu’explore le récit. Tous les interprètes sont remarquables – notamment Samantha Morton dans le rôle de la femme du chanteur – mais Sam Riley nous scie littéralement en deux dans le rôle complexe et hanté de Ian Curtis. Le jeune acteur ne fait pas qu’imiter à la perfection la célèbre icône rock : il incarne son esprit jusqu’aux tréfonds de lui-même. Une performance bouleversante de retenue et d’intériorité ravagée, qui va droit au coeur et qui doit être saluée comme un exploit.

Sur le plan visuel, le festin attendu de la part de ce photographe de grand talent est au rendez-vous et rehausse l’expérience de multiples crans. On aurait pu craindre un traitement léché et racoleur, ce n’est d’évidence nullement le cas. Certes, la direction photo fait des merveilles de composition, mariant avec un parfait équilibre la splendeur des images et des plans et l’austérité de leur cadre et des situations, subtilement désamorcées de leur dimension mythique. On reconnaît la touche de Corbijn, qui se permet même de recréer certaines de ses photos de l’époque, mais l’artiste se redéfinit face à son sujet, qu’il aborde avec un respect, une compréhension et une dévotion admirables. La mise en scène, d’une lenteur majestueuse, est également contrebalancée par une distanciation réaliste qui refuse de basculer dans les excès émotifs qu’impose le sujet, qu’elle aborde avec une approche clinique, distillant une émotion sourde mais bien présente. En cela, la réalisation de Corbijn se révèle contaminée par la musique de Joy Division, dont elle épouse le style vénéneux, dans une symbiose et un contrepoint vertigineux entre la matière filmique, la musique et la personne de Ian Curtis.

Control ravira certainement les fans du groupe, qui n’auraient pu espérer une meilleure et plus fidèle transposition à l’écran. Mais nul besoin d’être familier avec le sujet pour apprécier cette ode funèbre d’une beauté tragique, chef-d’oeuvre visuel en noir et blanc qui nous hantera longtemps.

23 octobre 2006

FNC 2006 : Red Road

Filed under: Cinéma anglais, Drame, Festival du nouveau cinéma 2006 — Marc-André @ 14:05
Red Road

Red Road

Premier film, et coup de maître. Red Road a raflé une panoplie de prix internationaux, dont le prestigieux prix du jury du festival de Cannes en 2006. De bien judicieuses récompenses pour ce thriller exceptionnel, qui utilise à merveille l’esthétique danoise Dogma afin de raconter la dérive obsessive de Jackie (Kate Dickie, sublime), employée d’une agence de vidéosurveillance urbaine qui développe une fixation intrigante pour un homme louche (Tony Curran), qu’elle traque aux moyens de caméras installés à travers la ville.

Tourné dans la ville de Glasgow, en Écosse, mais indéniablement sous l’influence de l’école hyperréaliste danoise (Arnold a tiré profit des conseils de Lone Sherfig et d’Anders Thomas Jensen pour son scénario), Red Road joue sur le double terrain du suspense psychologique le plus pur et du portrait social. Le traitement brut et quasi documentaire d’un milieu prolétaire nous fait d’abord penser à l’approche de Ken Loach revisitée par Michael Haneke, tant la thématique de la surveillance et de l’omniprésence des caméras est troublante. Mais le film plonge rapidement et tête baissée dans la quête mystérieuse du personnage de Jackie, dont on se gardera bien de dévoiler quoi que ce soit, tant le film repose sur une intrigue énigmatique à souhait, et qui se révélera absolument bouleversante.

En chemin, le spectateur aura droit à de nombreuses scènes déstabilisantes et imprévisibles, qui entretiennent un sens du mystère presque insoutenable tout en maintenant le film sur la corde raide. Le récit tire également un maximum d’impact d’une mise en scène glauque et terriblement efficace, qui sème un malaise voyeuriste palpable au moyen d’une caméra indiscrète jusqu’à l’excès, suivant pas à pas les gestes incompréhensibles de Jackie. Dans le rôle titre, Kate Dickie est formidable d’authenticité, dans un registre extrêmement exigeant et difficile. Sa performance nous éblouit au plus haut point, et achève de faire de Red Road un film à voir sa faute.

Thème : Silver is the New Black. Un Blog WordPress.com.

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